Garance Leprince avait trente-deux ans, un carré blond légèrement trop sage, et une confiance inébranlable dans… elle-même. Enfin, pas exactement dans ses capacités, plutôt dans sa conviction intime que toute vérité devait être personnellement vérifiée, testée, auscultée et expérimentée. Les autres pouvaient bien dire ce qu’ils voulaient : tant qu’elle n’avait pas essayé, ça ne comptait pas.
Sa mère l’appelait affectueusement — mais pas sans exaspération — « Ma testeuse universelle ».
Son frère parlait plutôt de « Tête de mule sans les mules ». Ses collègues, eux, avaient inventé un autre surnom peu flatteur : « La Revisiteuse de l’Évidence ».
Garance n’était pas rebelle. Au contraire : elle détestait le conflit. Elle hochait toujours la tête avec douceur, comme une personne parfaitement raisonnable. Mais à l’intérieur, un minuscule laboratoire mental se mettait en route : À vérifier par l’expérience.
Un matin de pluie, Garance arriva au bureau avec des chaussures neuves aux semelles parfaitement lisses. Sa collègue Léa l’avertit :
— Tu vas glisser sur le carrelage, il est trempé.
Garance sourit poliment. Elle n’aimait pas contredire, mais intérieurement, elle pensait : Exagération classique. Elle fit trois pas, glissa avec une élégance de patineuse débutante et atterrit les quatre fers en l’air. Résultat : une cheville foulée et un rire nerveux partagé par tout l’open space.
Dans le meilleur des cas, Garance « réinventait le fil à couper le beurre ». Comme cette fois où elle a décidé qu’il était inutile d’utiliser une passoire pour égoutter les pâtes : après tout, on pouvait bien tenir le couvercle incliné. Bilan : un tsunami de fusilli à la sauce tomates dans l’évier, sur le sol, et un projectile italien sur son chat, qui n’ayant rien demandé s’enfuit se cacher sous le buffet du salon.
Son petit ami, Julien, était son parfait opposé. Trente-cinq ans, patient, organisé, un brin maniaque, avec une passion pour les consignes claires et les notices d’utilisation. Il l’aimait sincèrement, mais parfois, il avait l’impression de vivre avec une exploratrice téméraire… dans une cuisine de 12 m².
Il ne cria pas. Il ne s’énerva pas. Il soupira. Un long soupir harassé, comme après un meuble Ikea mal monté.
Ce fut la première fissure.
La vraie alerte survint quelques semaines plus tard, lors d’un week-end en randonnée.. Julien répéta plusieurs fois :
— Le sentier est boueux et glissant après la pluie. Reste bien sur le chemin balisé.
Garance acquiesça, docile en apparence. Mais le petit sentier parallèle, plus sauvage, lui faisait de l’œil. Il doit bien mener quelque part, pensa-t-elle. Toujours pas de confrontation. Mais elle pensa : Les gens dramatisent toujours. Et puis ce raccourci a l’air charmant.
Elle quitta discrètement le sentier pour suivre une pente verdoyante qui ressemblait à une publicité pour shampooing. Trois secondes plus tard, elle dérapa et se retrouva coincée dans un buisson d’épines, trempée, égratignée, incapable de remonter seule.
Julien dut appeler les secours.
Quand ils rentrèrent, exténués et couverts de boue, il lui dit calmement :
— Garance, ce n’est pas que tu te trompes parfois. C’est que tu refuses de faire confiance à quiconque, même quand ça pourrait te protéger.
Elle resta silencieuse. Pour la première fois, son indocilité ne
lui sembla pas une liberté, mais une solitude accompagnée de
souffrance.
P.F. avec l'assistance d'I.van- A.mandine